Rencontre avec Bong Joon-ho, le réalisateur de ‘Mother’

Film après film, Bong Joon-Ho aiguise son cinéma. Barking Dogs Never Bite restait confidentiel et plutôt autobiographique, Memories of Murder s’attaquait à l’histoire du plus grand serial killer coréen et The Host plongeait carrément dans le fantastique. Avec Mother, le coréen nous livre un film-somme grandiose, nourri par l’expérience engrangée lors de ses trois précédents longs, tous aussi admirables les uns que les autres.

Grâce à Cinefriends, nous avons eu la chance de rencontrer le cinéaste, réservé et sympathique, dans un hôtel parisien du 6ème arrondissement. Alors, en compagnie de Sandra (In The Mood For Cinema), Angie (Angie’s Sweet Home) et Kizushii (Sancho.Does.Asia qu’on remercie chaudement pour leur retranscription), nous l’avons mitraillé de questions sur son art et sur son dernier film…

Pouvez-vous nous parler de l’actrice qui joue le rôle de la mère, et qui était à la base du projet Mother ?

Kim Hye-ja a 40 ans de carrière. Je me suis demandé quel film réaliser pour la faire tourner. C’est une icône qui interprète toujours les rôles de « mère nationale ». Je ne sais pas si je suis pervers, mais à chacune de ses apparitions à la télévision, je décelais dans son jeu une certaine folie. Or, elle a toujours joué des rôles de mère très vertueuse et très généreuse. Dans le film, vous avez sans doute constaté qu’elle était au bord de la folie. Ce n’est pas son interprétation, elle est réellement comme cela (rires). Si elle n’avait pas accepté le rôle, le film n’aurait pas vu le jour.

Qu’est ce qui a dicté vos choix esthétiques dans ce film ?

Je voulais faire un film qui soit assez simple et assez puissant, car je souhaitais me concentrer sur la relation mère-fils. Surtout sur la mère d’ailleurs, puisque c’est le titre du film. C’est pour cette raison qu’il y beaucoup de gros plans. Je l’ai aussi fait car j’avais confiance en mon actrice. A l’inverse, il y a aussi des plans très larges où l’on voit la mère qui ressemble à un grain de sable à l’écran. Ce n’est pas pour montrer la beauté des paysages, mais pour montrer à quel point elle pouvait se sentir seule dans la lutte acharnée qu’elle menait, dans son désespoir… Je voulais vraiment le montrer en cinémascope.

Comment travaillez-vous vos plans, qui sont très soignés ? Faites-vous un travail important de storyboard ou travaillez-vous dans le feu de l’action ?

C’est très contradictoire. Comme j’écris le scénario du film et je dessine le storyboard du film en même temps, j’ai déjà une idée assez précise des plans que je veux tourner. Une fois sur le lieu de tournage, je me demande comment je peux me détacher de tout ça. Je respecte en général ce que j’avais prévu sur le plan technique : la position de la caméra, la taille du cadre… Mais en ce qui concerne les acteurs, leur jeu, leurs sentiments et leurs dialogues, je prête beaucoup d’attention à ce qui peut être improvisé sur place.

Dans quelle mesure votre cinéma rejoint l’acte politique ?

En tant que réalisateur je suis un être humain et quoi que nous fassions, nous sommes tous amené à avoir une identité politique, même involontairement. Par rapport à mes deux précédents films, Memories of Murder et The Host, le commentaire politique et social est quand même beaucoup moins présent. Le film se concentre surtout sur la relation mère et fils. Et puis les policiers sont plus attachants que dans mes films précédents. Je ne voulais pas les montrer d’une manière détestable ou haineuse même s’ils continuent de commettre des fautes irréparables. Je n’ai pas voulu les montrer comme des idiots. Tout le monde à droit à l’erreur.

Et puis, Memories se déroule dans les années 80, la police frappait les suspects à l’époque. Aujourd’hui, ils frappent des pommes (cf Mother) !

Qu’est-ce qui vous passionne dans ces scènes d’interrogatoires, toujours marquantes chez vous…

J’aime ce moment-là. Depuis mon enfance, j’ai toujours aimé ces ambiances de chasse à l’homme. Le principe de l’interrogatoire est quelque chose de réellement sombre. Mais en prenant de la distance, cela peut devenir comique et brouiller les genres.

Pourquoi avoir décidé de faire un film plus intimiste après vos deux films précédents qui parlaient de la société coréenne ?

Après avoir fini The Host, je me suis aperçu qu’il s’agissait d’une grande vitrine de la satire. Je dénonçais le système, la société coréenne, les États-Unis… Avec Mother, j’ai voulu un film plus intimiste, pour prendre le contre-pied du précédent en quelque sorte. Pour pouvoir scruter en profondeur l’être humain, et surtout cette relation très simple entre une mère et son fils. Comme si je regardais dans un trou très étroit et très profond.

Dans vos films, vous reprenez souvent le schéma de gens ordinaires au milieu de situations exceptionnelles, mettant ainsi en relief certains côtés sombres de la société coréenne.

C’est vrai, j’ai tendance à mettre des individus dans des situations extrêmes. Et c’est exactement ce que je veux. Mais mon but n’est pas de dénoncer ou de montrer le côté sombre de la société coréenne à travers ces situations. Il s’agit plus de montrer l’instinct de l’être humain quand il est confronté à de telles situations. Jusqu’à présent, je parlais de la société coréenne à travers mes personnages car ils étaient coréens. La situation sera différente dans mon prochain film (cf Le Transperceneige) et elle l’était déjà dans le segment de Tokyo que j’ai réalisé. J’y parle d’un hikikomori (jeunes japonais vivant cloitrés chez eux ndlr) il est donc forcément dans une situation extrême étant donné son statut, et n’est pas coréen.

Pouvez-vous nous parler du thème de la culpabilité autour duquel s’articule votre film ?

Ce sont les notions de culpabilité et de châtiment qui me sont importantes. Je me demande si le crime et le châtiment doivent aller de pair. Est-on toujours condamné pour un crime que l’on a commis dans notre vie quotidienne ? Je me dis que finalement beaucoup de crimes n’ont jamais été jugés et que beaucoup d’innocents ont été condamnés. Je voulais en parler de façon très ironique, mais aussi du destin qui fait que des personnes comme cela existent.

Avez-vous été influencé par le film The Last Witness réalisé en 1980 par Lee Du-yong ? Quelles sont vos influences en général ?

C’est un grand classique du cinéma coréen qui est en train de renaître grâce à l’édition DVD de la Korean Film Archive. Malheureusement je ne l’ai pas encore vu, mais cela ne saurait tarder car je l’ai acheté. Je l’ai souvent dit dans mes interviews, si j’ai une référence absolue, c’est le réalisateur coréen Kim Ki-young, le réalisateur de La servante. Je ne sais pas si nous avons un style commun, mais je suis un très grand fan. Je vous le conseille vivement si vous ne le connaissez pas. J’aime son univers très spécial, très grotesque qui lui est propre. Son style donne l’impression qu’il dissèque, comme un docteur qui dissèquerait ses patients. Et en même temps, il s’attache beaucoup aux particularités des êtres humains. Je pourrais presque aller jusqu’à le comparer avec Luis Buñuel et Shohei Imamura.

Enfin, comment envisagez-vous l’adaptation de la bande-dessinée Le Transperceneige que vous êtes en train de préparer ?

Je pense que le film sera assez différent de la bande-dessinée. Elle avait de très grandes idées que je respecte beaucoup, mais dans les détails et dans l’histoire il y aura pas mal de changements. Je suis en train d’écrire le scénario, mais malheureusement cela prend du temps car je suis quelqu’un d’assez lent. J’espère cependant terminer la pré-production du film l’année prochaine.

Je suis tombé par hasard sur cette BD. C’était il ya cinq ans dans une libraire coréenne. Pendant ces cinq années plusieurs idées se sont bousculées dans ma tête et maintenant je couche tout ça sur papier.

Propos recueillis par Showtime Folks et Sancho Does Asia (Paris – Décembre 2009). Traduction assurée par Yejin Kim.

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~ par Stephon sur 10 février 2010.

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